Un désert blanc défile devant mes yeux. Un vide glacial encombré de quelques arbres dénudés. Et puis, le temps d’un battement de cils, un village surgit et s’évanouit aussitôt, emporté par la vitesse de la locomotive. Mais comment font ses habitants pour survivre isolés au plus profond de la Sibérie ? Le regard fixe, je me perds dans des rêveries : le chemin de fer m’apparaît tantôt comme un immense cordon ombilical reliant ce village à la Mère Russie, tantôt comme un des tentacules par lesquels Moscou, telle une pieuvre, étend son pouvoir dans chaque recoin du pays. Autour de moi, les passagers se meuvent au ralenti. Certains, face aux fenêtres du couloir, se laissent bercer par les roulements du wagon sur les rails gelés. D’autres émergent de leur compartiment une tasse à la main, afin d’aller puiser de l’eau chaude au samovar pour leur thé. Aux premiers sursauts du train hors de la gare, tous se sont changés, abandonnant fourrures et blousons: les adultes comme les enfants sont maintenant vêtus de joggings et de vieux t-shirts. Impossible de discerner le docteur de l’ouvrier ; nous vivons tous désormais sous un même toit, dans une même bulle, au rythme du chemin de fer.


Je n’ai jamais voulu voyager en Russie en hiver. Le sang méditerranéen qui coule dans mes veines se glace rien qu’à l’idée d’affronter des températures inférieures à -5 degrés. Mais quand on a un planning à respecter...

Quel jour ? Quelle heure ? Difficile à dire. Nous avons déjà passé deux nuits dans le train. La lumière embrumée qui traverse les vitres sales du wagon est tamisée et presque chaude, le soleil frôle l’horizon, le soir approche. Et pourtant, l’horloge du wagon indique imperturbablement midi : c’est l’heure de Moscou, l’heure officielle des trains et des gares dans tout le pays. Soudain mon attention est détournée par une mélodie familière : les haut-parleurs du wagon, qui crachaient jusqu’ici de la techno russe, se sont mis à chanter La Bohème de Charles Aznavour. L’espace d’un instant, j’en arrive à me demander où je suis vraiment, et si ce train atemporel ne m’a pas ramenée en France alors que j’étais assoupie sur ma couchette. Des enfants courant dans le couloir me bousculent, me tirant de mes divagations. Je me retourne et entrevois deux hommes aux moustaches épaisses partageant une bouteille de vodka. Non, je suis encore en Russie.

Je n’ai jamais voulu prendre le transsibérien. D’ailleurs, qui pourrait bien vouloir passer plusieurs jours d’affilée dans le train, en se nourrissant exclusivement de soupes lyophilisées, et sans avoir de douche à disposition ? Mais les billets d’avion sont si chers...





Maintenant ce sont des souvenirs qui défilent devant mes yeux, alors que je retrace notre parcours dans mon esprit. Je revois la Neva gelée et immobile sous les ponts de Saint Petersbourg, reflétant un ciel de plomb. Je me souviens du miroitement des néons sur les trottoirs mouillés de la Novy Arbat, cette avenue moscovite si célèbre et si surprenante, à quelques pas des majestueuses cathédrales du Kremlin. Un sourire entrouvre mes lèvres alors que je repense aux enfants glissant à toute vitesse sur les pistes de glace construites au centre d’Ekaterinbourg. La blancheur immaculée des parcs d’Irkoutsk me revient également à l’esprit, cristallisée dans la lumière froide du matin. Et enfin, cette immense étendue de glace et de neige recouvrant le lac Baïkal et s’étirant jusqu’à l’horizon, pour y rejoindre un ciel tout aussi clair et duveteux... Toutes ces images sont bien présentes mais apparaissent presque irréelles et impalpables : est-il vraiment possible que nous nous soyons arrêtés à tous ces endroits, alors que ce voyage en train semble durer depuis une éternité ?

Au bout du trajet, Beijing. La foule, les odeurs, les lanternes rouges de l’Empire du Milieu. J’ai toujours voulu aller en Chine. Et pourtant, ce désert blanc emplit mon regard. Encore.