Casablanca, prestigieuse vitrine économique du Maroc, est malheureusement aussi connue pour ses nombreux bidonvilles, qui abritent aujourd'hui plus de 80 000 ménages. Parmi ceux-ci, le bidonville de Zaraba souffre d'une situation particulièrement délicate. Le quartier, en effet, est enclavé au centre d'un triangle de voies de chemin de fer que les habitants doivent traverser pour sortir du bidonville : aucun pont n'a été construit au-dessus des voies, et le seul tunnel existant est devenu le repère de quelques délinquants qui effrayent femmes, enfants et personnes âgés. Aux dures conditions de vie inhérentes au quartier s'ajoutent ainsi l'isolement et les accidents récurrents sur les rails, auxquels succombent trois personnes par an.
Jusqu'à ce jour, l'Etat marocain n'a initié aucun projet au sein de Zaraba, qui souffre cruellement d'un manque de structures socioculturelles, d'espaces sportifs, et d'opportunités de formation professionnelle pour ses habitants. C'est en réaction à ce désintéressement qu'est apparue, il y a quelques années, l'ONG de jeunesse Addel El Warif : le bidonville n'apparaissant même pas sur les cartes de Casablanca, quelques uns de ses jeunes habitants ont choisi lutter à la première personne contre la marginalisation de Zaraba. Voici leur histoire.
En 2000, Abdelkebir Elass et Mustafa Keneni, que nous avons rencontrés, n'étaient que de jeunes étudiants possédant un bagage d'enseignement supérieur à la moyenne, mais sans aucune perspective d'avenir. Les quelques mois qu'ils avaient passés à l'université ne leur permettaient en rien d'espérer sortir de la misère qui les accompagnait au quotidien. Et selon Abdelkebir, aujourd'hui président de l'ONG de jeunesse, c'est justement de cette misère qu'a germé Addel El Warif. Avec treize autres jeunes, Abdelkebir et Mustafa ont décidé qu'il leur fallait réagir et créer leur propre structure pour assurer leur futur ainsi que celui des 1500 familles vivant à Zaraba. Des quinze fondateurs initiaux, seuls quatre sont restés par la suite pour défendre le projet de l'association. Cependant, avec le temps, de nombreux bénévoles âgés de 17 à 32 ans sont venus rejoindre les rangs de Addel El Wariff, lui permettant de gagner en taille et en efficacité.
Initialement presque sans ressources, Addel El Warif s'est limité pendant ses trois premières années d'activité à mener des actions ponctuelles auprès des plus démunis. Parmi celles-ci on compte des visites médicales gratuites pour les personnes âgées et les porteurs de handicap, la distribution de vêtements obtenus grâce aux saisies des douanes, et l'instauration de cours de couture et de cuisine pour les femmes, afin qu'elles puissent gagner leur vie et apprendre à respecter les règles d'hygiène élémentaires au sein de leur foyer. Dès les premières années, Addel El Warif a également œuvré pour l'assainissement du bidonville. Ses membres ont organisé la construction de quatre fontaines publiques pour pallier le manque d'eau courante, et initié des ''campagnes de propreté' biannuelles pour collecter les déchets qui jonchent les rues du quartier. Grâce aux casquettes et aux T-shirt distribués aux enfants lors de ces opérations, ils sont même parvenus, au fur et à mesure, à développer une dynamique de développement participative au sein de Zaraba.
La ténacité des membres de Addel El Warif finissent par porter leurs fruits en 2003, lorsque l'ONG marocaine l'Heure Joyeuse, une des plus importantes du pays, prend connaissance des activités de l'association et décide de la soutenir financièrement. Leur proximité avec les habitants du quartier, leur connaissance des problèmes du bidonville et leur motivation rendent les jeunes de Addel El Warif irremplaçables sur le terrain. Grâce à ces nouvelles ressources, l'ONG de jeunesse voit ses activités se multiplier sous la forme d'opérations plus coordonnées et suivies dans le temps : avec l'opération "Bien voir" par exemple, l'association organise des visites ophtalmologiques gratuites pour les plus démunis avant de leur offrir les lunettes dont ils ont besoin. L'opération "La circoncision" lui permet de sensibiliser les familles pauvres aux conditions d'hygiène nécessaires pour pratiquer une telle opération. Et l'opération "Cartables", pour citer un dernier exemple, lui consent de doter les enfants de deux écoles de cartables pré-remplis de papeterie et de matériel scolaire.
2005 marque enfin le début de deux autres initiatives annuelles : la "Journée de la femme", tout d'abord, pendant laquelle Addel El Warif réunit les femmes de Zaraba pour travailler ensemble à un spectacle et à des actions de sensibilisation sur l'hygiène, le code de la famille et les droits de la femme. De plus, depuis 2005, Addel El Warif co-organise avec d'autres associations et plusieurs spécialistes une caravane de sensibilisation contre les psychotropes : pendant plusieurs mois par an, cette caravane circule à travers le Maroc pour sensibiliser les jeunes aux dangers que présente cette "drogue des pauvre", très répandue, et impliquer les adolescents grâce à des spectacles, des conférences, et des tournois sportifs.
Aujourd'hui, lorsque qu'ils ne travaillent pas à ces différentes opérations, les membres les plus engagés d'Addel El Warif passent leur temps à aménager des cours de soutien, des cours de sports et même des camps de vacances pour les enfants du bidonville, afin de lutter contre la délinquance. Cette cascade d'activités représente une lourde tâche pour les 50 bénévoles de l'ONG de jeunesse, ainsi que pour ses 10 responsables : mais lorsque tout reste à faire, il est bien difficile de se limiter à un seul champ d'action!
Si une grande partie des activités de Addel El Wariff sont aujourd'hui menées de façon assez informelle, l'ONG de jeunesse a la ferme intention de se développer à l'avenir. Elle dispose déjà d'un local de 620 m2 qu'elle souhaite transformer en centre social pour y accueillir toxicomanes et délinquants, y offrir des formations professionnelles aux femmes, et des cours de sport aux enfants défavorisés. Le centre inclurait également une bibliothèque ouverte à tous et proposerait des ateliers de sensibilisation à la psychologie et à la santé de l'enfant pour les mères de familles. Dans l'attente des fonds nécessaires pour mener à bien ce projet, les membres de l'association continuent d'œuvrer sans relâche pour les 6000 habitants du bidonville. Un engagement pour lequel plusieurs jeunes bénévoles se sont vu récompensés : nombre d'entre eux ont enfin réussi à trouver du travail et à sortir de la misère, grâce à l'expérience qu'ils ont accumulée en aidant leur entourage.