Kader Keita

Kader Keita fait partie de ces personnes qui ont fait de leur vie un défi. Porteur d’un lourd handicap physique qui l’empêche de marcher, il se passionne pour le dessin dès son plus jeune âge, avant d’abandonner le lycée à l’adolescence pour intégrer l’Institut National des Arts de Bamako. Alors qu’il se consacre à la peinture, Kader se découvre pourtant une deuxième vocation pendant ses études : contraint de faire de longs trajets en tricycle pour se rendre en cours, il assiste chaque jour avec émotion au quotidien d’une multitude d’enfants des rues.

Chaque année, en effet, talibés et petits paysans viennent grossir les rangs des enfants vivant nuit et jour dans les rues de Bamako. Les premiers sont les ‘élèves’ de soi-disant marabouts (maîtres coraniques), auxquels ils ont été confiés pour être éduqués ; en réalité, ils sont le plus souvent forcés d’aller mendier dans la rue pour ensuite reverser leurs ‘gains’ à leur chef spirituel. Face à cette exploitation, nombreux sont les talibés qui choisissent de s’enfuir. Le même destin est réservé à certains enfants de familles polygames, nés dans les villages : il arrive que ceux-ci soient maltraités par leurs belles-mères au départ de leur mère biologique, et qu’ils préfèrent donc quitter leur foyer pour rejoindre la capitale.

Touché par les conditions de vie de ces petits mendiants, Kader entame un long travail d’approche auprès d’une vingtaine d’enfants, pour finalement les convaincre de l’accompagner à l’INA le temps d’un déjeuner. L’expérience est saisissante : tous se déclarent émerveillés par l’art, la peinture, les marionnettes, le théâtre et le bogolan, cette technique de peinture typiquement malienne qui consiste à appliquer de l’argile sur du tissu. Souhaitant dès lors travailler avec et pour ces enfants, Kader commence par faire du bénévolat à la fin de ses études, au sein des ‘Centres d’écoute et d’orientation pour enfants difficiles’ de Bamako. En intervenant en tant qu’animateur artistique dans ces espaces d’accueil, ouverts uniquement de jour, il espère acquérir les compétences nécessaires pour monter son propre projet, tout en continuant à peindre pour gagner sa vie. Cependant, l’apprentissage sera de courte durée : découragé par les mauvaises pratiques auxquelles s’adonnent les équipes de ces structures, il arrête bien vite ses activités de bénévole... dans les centres d’accueil, du moins, puisque les enfants, eux, continuent de lui rendre visite à son domicile pour suivre des cours de peinture et de théâtre !

Cette proximité encourage Kader à affronter la lourde bureaucratie malienne pour enfin concrétiser son projet, et créer sa propre association en 2003. Parmi tous les appellatifs proposés par ses jeunes protégés pour cette nouvelle ONG de jeunesse, il choisit celui de Anga Mi Bisinina. Ce nom, en effet, signifie ‘pensons à demain’ en bambara : une façon de rappeler à tous que si l’on aide son prochain aujourd’hui, celui-ci pourra nous aider à son tour lorsque nous serons dans le besoin. Au sein de cette nouvelle structure, Kader s’entoure de cinq amis : un assistant, un musicien, un comédien, et deux institutrices. Ensemble, ils passeront deux ans à chercher des financements pour mettre en place le centre d’accueil et de formation qu’ils ont imaginé. C’est finalement grâce à l’apport d’ONG et de donateurs britanniques que Kader obtient les fonds nécessaires pour débuter ses activités, et offrir un local aux enfants qui lui sont restés fidèles.

Depuis 2005, Anga Mi Bisinina recueille pendant la journée des jeunes de 10 à 14 ans, vivant dans la rue. L’association tente ainsi de les alphabétiser, de leur apprendre un métier, et de les nourrir, tout simplement. Pour mettre les enfants en confiance, Kader et ses collègues ont décidé de les laisser libres de leur choix. Chacun d’entre eux peut donc aller et venir à sa guise, et sélectionner les activités qui lui conviennent davantage, à l’exception bien sûr des deux heures d’alphabétisation quotidiennes et obligatoires pour tous. Le principe s’est avéré efficace : les enfants rejoignent spontanément Anga Mi Bisinina, attirés par le bouche-à-oreille des premiers bénéficiaires de l’association, et une fois sur place nombreux sont ceux qui suivent les cours de façon assidue.

Le principal objectif de l’ONG de jeunesse est de réintégrer le plus possible les enfants des rues à la société malienne. C’est pourquoi l’association n’hésite pas à payer les frais de scolarité de ceux qui souhaitent retourner à l’école. C’est aussi pourquoi, au bout de six à sept mois de formation, les adolescents de Anga Mi Bisinina reçoivent un support financier pour s’installer à leur propre compte. A l’heure actuelle, la plupart des protégés de Kader se consacrent à l’apprentissage du bogolan, qui leur sert à décorer sacs et vêtements pour ensuite les revendre. Nous les avons vus s’impliquer avec grand sérieux (mis à part quelques sourires espiègles suscités par notre appareil photo) dans le trempage de cotonnades, le découpage de pochoirs et l’application d’argile sur le tissu. Cela n’empêche pas les autres enfants de se consacrer à des disciplines différentes, et de fonder par exemple des groupes de musique à la fin de leur formation. L’essentiel est dans le résultat : quelque soit leur domaine de prédilection, tous les adolescents pris en charge par Anga Mi Bisinina sont aujourd’hui financièrement indépendants, grâce aux compétences qu’ils ont acquises.

Kader et son équipe sont conscients des responsabilités qu’ils ont choisi d’assumer. S’ils offrent à tous les adhérents une carte d’identité avec le numéro de l’association, pour être contactés en cas de problème ou d’accident, ils savent qu’ils ne peuvent se substituer arbitrairement aux familles de leurs protégés. Lorsqu’un enfant décide de rester au sein de l’association pour plus d’un ou deux mois, ils entament donc des recherches pour connaître ses parents, savoir ce qui l’a poussé à s’enfuir, et décider s’il doit retourner auprès des siens à la fin de sa formation. Les six jeunes activistes savent également que les 500 francs CFA qu’ils offrent chaque jour aux adhérents, pour payer leurs tickets de bus et leur repas du soir, ne remplacent en rien un toit. C’est pourquoi ils recherchent aujourd’hui des fonds pour construire un véritable centre d’hébergement, susceptible d’accueillir nuit et jour une quarantaine d’enfants. En attendant, les protégés de Kader continuent de dormir dans la rue, mais avec l’espoir de se construire un avenir meilleur.