Sudip Aryal

Les experts s'accordent aujourd'hui à dire que le Népal est dans une impasse politico-économique. La lutte armée des maoïstes, qui dure depuis plus de 10 ans, et l'instabilité générale du régime en place, offrent bien peu d'opportunités de développement à ce pays majoritairement rural, dont les villages restent enclavés du fait d'un manque de moyens de communication et de transport. Cette opinion semble d'ailleurs être partagée par une grande partie de la population, à commencer par les nouvelles générations : Katmandou, centre névralgique et unique métropole du pays, draine ainsi les jeunes de tout le territoire... lorsqu'ils ne préfèrent pas partir à l'étranger.

Derrière ce flux de migration constant se cache un complexe d'infériorité profondément enraciné dans les consciences : il semble impossible aux Népalais d'aider le pays à renaître de ses cendres sans avoir trouvé au préalable une situation stable, loin du désordre qui règne sur leur territoire. Sudip Aryal, un jeune étudiant de 24 ans que nous avons rencontré lors de notre séjour à Katmandou, semble pourtant convaincu du contraire.

Engagé dès son plus jeune âge dans le domaine social, Sudip travaille avec les enfants des rues et les porteurs de handicap mental avant de commencer ses études d'ingénierie informatique en 2000. L'expérience qu'il acquiert auprès des ONG internationales et locales pendant son adolescence lui permet de se forger sa propre opinion sur les enjeux du développement népalais. Il en arrive à la conclusion que les troubles politiques et le manque de financements publics ne peuvent et ne doivent pas être un frein au progrès du Népal : dans la recherche de solutions de développement durable, la volonté de chaque communauté compte plus que toute intervention de l'état, d'autant que les initiatives népalaises non soutenues par le régime sont moins susceptibles d'être attaquées les maoïstes !

C'est avec cet idéal de 'communautés participatives' en tête, où chacun ferait de son mieux pour contribuer au bien-être d'autrui, que Sudip intègre la faculté d'ingénierie informatique de Katmandou. Ses études lui fournissent rapidement une source d'inspiration, et le guident dans sa recherche de solutions de développement alternatives. Convaincu que le principal handicap du pays réside dans le manque d'accès aux NTIC (Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication), Sudip se met à étudier un concept de "CIC" (Community Information Center / Centre Informatique pour la Communauté) pour Mayatari, son village d'origine, situé dans la province de Syangja. Ce CIC, qui voit le jour en 2003, est le fruit d'un long travail aux multiples approches.

CIC à Mayatari

Souhaitant avant tout aider les communautés rurales à s'émanciper, Sudip débute son projet par une série de discussions et d'ateliers avec la population, tout en prenant bien soin d'éliminer tout néologisme technique ou anglais de son discours. Le succès du CIC repose sur son appropriation de la part des habitants : il est donc nécessaire qu'ils comprennent en quoi les NTIC peuvent améliorer leurs conditions de vie, sans être intimidés par la modernité du secteur. Encouragés par la simplicité du vocabulaire et des propos de Sudip, les membres de la communauté adhèrent bien vite au concept : le jeune activiste se lance ainsi dans une nouvelle étape du projet. Il persuade la communauté de lui accorder l'usufruit de locaux publics assidûment fréquentés par les habitants, tout en encourageant les plus aisés d'entre eux à financer des abonnements à des journaux ou à des magazines. Utilisant ses propres ressources, il organise également des collectes de livres et de posters, achète deux ordinateurs pour Mayatari, puis sollicite l'aide d'autres étudiants pour donner des cours de bureautique et d'informatique aux jeunes et aux professeurs du village.

Le résultat est époustouflant. En quelques mois, le CIC devient un vrai point de repère pour la population, s'insérant tout naturellement dans leur mode de vie : au lieu de prendre un simple thé dans les locaux, les habitants s'y rendent pour consulter journaux et livres, pour téléphoner ou pour apprendre à utiliser les ordinateurs grâce aux quelques personnes déjà formées par Sudip. Quant aux jeunes, ils y reçoivent une éducation essentielle grâce à Internet et aux cours qui y sont associés, mais aussi grâce aux posters et brochures pédagogiques du centre : ceux-ci les mettent en garde contre les dangers du SIDA, du trafic de jeunes filles, des mines anti-personnelles, ou leur apprennent tout simplement des règles d'hygiène élémentaires. En plus d'offrir des services de communication quasiment gratuits –des tarifs minimes sont nécessaires pour les valoriser aux yeux de la population- le CIC devient également un relais de l'information locale : certains viennent y poster leurs annonces, d'autres y discuter du développement du village, et la communauté entière y rassemble tout son savoir pratique dans un 'livre d'expérience'. Une initiative lancée par Sudip, persuadé que l'expérience des habitants d'un village devrait être une donnée fondamentale dans la prise de décision à l'échelle nationale. Qui mieux que la population peut aider les grandes ONG ou le gouvernement à comprendre les ressources et les besoins d'une région ?

CIC à Mayatari

Encouragé par le succès du CIC de Mayatari, Sudip décide dès 2003 de créer une véritable organisation autour de ce concept, afin d'étendre ses activités : c'est ainsi que naît NRIDS (Nepal Rural Information Technlogy Development Society / Société de Développement des Technologies de l'Information en milieu Rural au Népal), dont Sudip prend le poste de président. S'en suit une série d'autres réalisations : donnant de sa personne et de son argent, le jeune activiste parvient à fonder 9 autres CIC sur le même modèle que celui de Mayatari, dans les provinces de Syangja, Dang, et Koshi. Chacun de ces centres dispose aujourd'hui d'un bureau de 10 responsables élus par les habitants, et fiers de travailler pour le bien de leur communauté. Chaque village élit également un représentant, habituellement jeune, pour siéger aux réunions annuelles de NRIDS où Sudip fixe avec ses camarades les principales directives de l'organisation.

Le président de NRIDS, sur le point de devenir ingénieur informatique free-lance, n'a pas pour autant renoncé au travail de terrain. Avec ou sans aides financières, il a la ferme intention de créer au moins 75 CIC au Népal, un pour chaque district administratif. Le but ultime de NRIDS est en effet de montrer l'exemple et pousser chaque village à se doter d'un CIC, pour mettre ainsi en place un réseau virtuel entre toutes les communautés rurales du pays : selon Sudip, un tel réseau permettrait aux paysans de vendre leurs produits en ligne sans intermédiaires par le biais de e-marchés, de bénéficier de formations et de prêts de micro-crédit, de faire leurs déclarations d'impôts en ligne... enfin, si le gouvernement accepte d'informatiser ses propres systèmes de gestion ! Un projet ambitieux et novateur, certes, mais Sudip a appris à surmonter de nombreuses difficultés pour arriver à ses fins. Aujourd'hui, les paysans qui refusaient il y a quelques années de toucher aux nouveaux ordinateurs de leur communauté de peur de leur transmettre des maladies (les fameux virus...), surfent sans complexes sur la toile : la petite bougie symbolique, allumée à chaque inauguration de CIC, s'est mise à briller très fort...

www.nridsnepal.org.np