Marie Ka

Qu'y a-t-il de plus important pour le développement d'un pays que l'éducation de ses enfants ? Les médias peuvent-ils constituer un vecteur d’instruction plus efficace que l’école ? Voilà les questions qui ont conduit Marie Ka, une jeune cinéaste sénégalaise, à travailler sur des méthodes alternatives en matière d’éducation, et accessibles à tous. Pour mener à bien cette mission, elle a fondé sa propre organisation en 2005 ; cependant, elle s’est distinguée en optant pour l’entrepreuneuriat social plutôt que pour le secteur associatif, qu’elle a jugé trop limité. C’est donc avec sa société de production Picture Box qu’elle prépare actuellement le lancement d'un DVD éducatif destiné aux enfants de six à douze ans. Un projet qui nous a semblé passionnant, d’autant qu’il est le fruit d’un parcours pour le moins original.

Marie Ka commence à travailler avec et pour les enfants dès son adolescence, en tant que baby-sitter notamment. Très tôt, elle découvre ainsi les sérieuses lacunes dont souffre le système éducatif au Sénégal. Les manuels utilisés dans les écoles sont obsolètes (certaines éditions datent même de 1964), et les méthodes d’enseignement peu interactives. Les médias sont également à blâmer : aucun des programmes diffusés à la télévision n’est réellement adapté au jeune public, et la réalité que présente le petit écran, principalement au travers de productions étrangères, ne correspond en rien à la vie quotidienne des enfants sénégalais. Ces derniers sont donc en manque de références culturelles auxquelles ils pourraient s’identifier, et la représentation qu’ils ont d’eux même en pâtit lourdement. La culture traditionnelle sénégalaise, enfin, privilégie le groupe sur l’individu : même les familles laissent ainsi peu de place à l’expression et à l’épanouissement des enfants, censés avant tout obéir à leurs parents. La situation est encore plus déplorable pour les petites filles, dont l’éducation est considérée comme négligeable. Un paysage plutôt lugubre pour un pays dont 65% de la population a moins de 25 ans !

Bien que sensible à ces problématiques, Marie Ka ne se destine pas, initialement, au secteur de l’éducation : depuis qu’elle a vu ET à l’âge de 5 ans, elle rêve de faire du cinéma ! Fascinée par le monde du septième art, elle va s’installer à Paris après son bac pour y suivre une formation de critique. Elle ne restera pas longtemps en France : déçue par le caractère trop théorique de ses études, elle change encore une fois de continent, et va s’installer près d’Hollywood, aux Etats-Unis, pour y apprendre le métier de réalisateur. Le choc culturel auquel elle doit faire face est grand, et l'adaptation sera difficile. Mais ces difficultés n’affecteront en rien sa motivation : jonglant entre ses études et divers petits boulots, elle parviendra même à faire plusieurs stages au sein de studios américains. Cette expérience, très formatrice, lui révèle cependant une dure vérité : les thèmes qu’elle souhaiterait aborder à l’avenir dans ses films, en tant que cinéaste d’origine sénégalaise, n’intéresseront jamais les producteurs américains !

En 2002, une fois sa formation terminée, Marie retourne donc au Sénégal. Le pays ne disposant pas de véritable industrie cinématographique, elle commence par réaliser des films documentaires en free lance, pour différentes ONG... jusqu’au jour où elle décide de travailler pour une cause qui lui tient à cœur personnellement. Elle retourne aux Etats-Unis pendant un an, le temps de se former au métier de producteur, et rentre au Sénégal avec une seule idée en tête : utiliser le monde de l’audiovisuel pour faire progresser l’éducation des enfants. Epaulée par deux amis, un réalisateur et un monteur, elle parvient à fonder Picture Box grâce à un gros prêt bancaire. Les trois jeunes se lancent alors immédiatement dans leur première production : une collection de DVD éducatifs pour enfants de 6 à 12 ans, intitulée "Graine de Savoir".

Avec "Graine de Savoir", l’équipe souhaite proposer une méthode d’instruction ludique, adaptée à la réalité des enfants sénégalais, et propice à leur épanouissement. Les deux personnages principaux, une fille et un garçon incarnés par deux graines de haricot, donnent un caractère résolument africain au contenu, tout en respectant le principe de la parité. De plus, chaque DVD est divisé en plusieurs sections : un des chapitres, consacré à l’éducation purement scolaire, traite de science et de technologie. Un autre est dédié à des enseignements plus traditionnels, concernant la famille et les bonnes manières par exemple. Un autre encore vise à développer les capacités d’expression personnelle des jeunes utilisateurs, en abordant même des sujets sensibles comme le travail des enfants et les abus dont ils sont victimes. Et quels que soient les thèmes traités, l’équipe a invariablement choisi de s’adresser aux utilisateurs avec des contes animés, pour s’inscrire dans la lignée de la culture orale africaine.

L'image est aujourd’hui devenue un vecteur de communication plus accessible et universel que les textes écrits. Avec la multiplication des télécentres (ou webcafés) au Sénégal, les DVD de Picture Box pourraient constituer une véritable opportunité pour les enfants sénégalais, une toute nouvelle source d’éducation démocratique et interactive. Actuellement, Marie Ka et ses amis travaillent sur une maquette de "Graine de Savoir", à présenter à d’éventuels partenaires du projet : si leur recherche de financement s’avère fructueuse, la collection pourrait être lancée en 2008. Et si les ventes sont concluantes, "Graine de Savoir" pourrait être la première d’une longue série de collections destinées aux enfants et aux adolescents, avec à la clé des livres, des centres éducatifs et bien d'autres choses !