Agrippés à nos vêtements, perchés sur notre dos, ou le nez collé à l'objectif de notre appareil... ils ne sont qu'une vingtaine mais notre simple présence suffit à décupler l'énergie et l'excitation des enfants que nous sommes venus rencontrer le temps d'une après-midi, au sud de New Delhi. Des enfants des rues qui passent habituellement leurs journées entre les voitures, en train de vendre des babioles aux automobilistes ou de faire la manche. Nous étions loin de nous douter que notre interview des membres de l'ONG Steps for Change nous conduirait tout droit dans un petit parc jouxtant le carrefour routier où 'travaillent' ces petits Indiens!

Pawan, Santosh, Anand et Zubair, les quatre responsables de l'ONG, étaient eux-mêmes loin de se douter de la tournure que prendraient leurs activités en 2002, au moment de la création de Steps for Change. L'organisation a d'abord vu le jour comme un simple groupe de théâtre, réunissant quelques jeunes de 19 ans passionnés par cette forme artistique. Conscients du pouvoir du théâtre en Inde, où le spectacle vivant est un vecteur d'émotions extraordinaire et universel, les membres du groupe décident bien vite de faire revêtir à leurs pièces des messages à caractère social, et d'en multiplier les représentations dans les rues et les lieux publics de Delhi. L'enthousiasme du public -qui exprime souvent le souhait de prendre part aux activités du groupe- et l'impact de ces spectacles sont tels que les responsables de Steps for Change décident d'officialiser leurs actions en se déclarant comme ONG auprès du gouvernement en 2004. Un an après, l'organisation vit une nouvelle évolution. Au terme d'un spectacle donné au marché de Dilli Haat, Pawan prend le temps de discuter avec quelques enfants des rues travaillant à proximité : un échange de quelques mots qui lui permet de comprendre combien ces enfants seraient heureux de pouvoir 'apprendre'. Etonnés et émus, les responsables de Steps for Change décident de fonder une nouvelles branche d'activités au sein de l'ONG, dédiée à l'accompagnement de ces enfants : le programme KHOJ ('découverte' en hindi) voit ainsi le jour en 2005.

Le slogan que s'est donné Steps for Change résume bien l'orientation de ses activités : 'Youth development for social action' (développement et participation de la jeunesse en vue d'actions sociales). Un idéal que l'ONG cherche actuellement à atteindre de deux façons. Avec le théâtre tout d'abord, en poursuivant sa mission initiale : grâce à une quinzaine de bénévoles, trois à quatre pièces sont montées chaque mois. Après une semaine de répétitions avec les acteurs bénévoles, parmi lesquels plusieurs adolescents, Steps for Change organise des représentations gratuites dans la rue, dans les écoles, les hôpitaux, les arrêts de bus, les marchés... et tout lieu leur permettant de toucher un public aussi hétérogène que possible. Dans les rares cas où les acteurs doivent faire face à une barrière linguistique –il existe de nombreux dialectes en Inde-, ils n'hésitent pas à avoir recours au mime ou à des marionnettes, afin de n'exclure aucun spectateur. Quant aux sujets des pièces, ils sont de nature variable : les messages véhiculés vont des problèmes de gestion des déchets, à la condition des femmes indiennes, en passant par la transmission des MST. Leur succès, en revanche, est constant : à titre d'exemple, après avoir donné une pièce sur la gestion des déchets au sein d'une école, les membres de Steps for Change ont appris que les enfants y ayant assisté demandaient à leurs parents de ne plus utiliser de sacs plastiques en faisant leurs courses!

La deuxième vecteur d'action de l'ONG est bien évidemment le programme KHOJ, qui a permis à Pawan et à ses amis de rentrer en contact avec des jeunes encore plus défavorisés, tout en ouvrant leurs portes à davantage de bénévoles. KHOJ, en effet, est un programme éducatif dédié aux enfants des rues âgés de 5 à 13 ans. L'organisation a mis en place des cours quotidiens dans de petits parcs près de six carrefours routiers différents au sud de New Delhi. Toute personne intéressée peut ainsi suivre une formation auprès des responsables de Steps for Change pour devenir éducateur. Il s'agit ensuite de tisser un lien de confiance et de respect avec les quelque vingt enfants travaillant à chacun de ces carrefours pour leur apprendre à lire et à écrire, à s'exprimer et à réfléchir, et même à suivre quelques règles d'hygiène de vie élémentaires. Mais il existe également des centaines d'autres façons de contribuer au programme: il est possible de donner de l'argent, de fournir des livres ou de la papeterie, de prêter un coffre dans son jardin pour que le matériel éducatif soit stocké à proximité des parcs... Les membres de Steps for Change ont en effet souhaité cultiver un mode de fonctionnement à la fois durable et participatif : au lieu d'accepter des aides financières ou matérielles astreignantes de gros organismes, ils ont préféré faire de Steps for Change un pont entre les membres d'une même communauté, où chacun donne ce qu'il peut ou veut pour aider son entourage. Leur expérience leur a démontré que l'enthousiasme des bénévoles est bien plus efficace et pérenne que les apports financiers du gouvernement ou des entreprises, et que ce n'est qu'en gardant une taille humaine qu'une organisation peut tisser des liens privilégiés avec ses membres et ses bénéficiaires. Et c’est exactement ce qui c’est produit avec le programme KHOJ : les parents des 80 enfants suivis par l’ONG sont aujourd’hui prêts à reconnaître les bienfaits de leur éducation, et certains ont même accepté de les scolariser !

Aujourd’hui, Pawan, Santosh, Anand et Zubair travaillent à plein temps pour Steps for Change, et n’en tirent pratiquement aucun bénéfice, préférant utiliser les ressources financières de l’organisation sur le terrain. Ces ressources proviennent essentiellement des dons de particuliers -qui fort heureusement ont augmenté de façon exponentielle ces dernières années- et des commandes de pièces par d’autres ONG pour leurs propres campagnes de sensibilisation. L’opinion publique et les médias ne sont pas sans reconnaître le mérite et la dévotion des quatre jeunes responsables : plusieurs journalistes de la presse écrite et en ligne, et même de la télévision, se sont intéressés à leurs activités. Malheureusement, il se pourrait que leurs efforts ne soient tronqués par les Jeux du Commonwealth qui doivent se tenir à Delhi en 2010. A l’occasion de cet événement, la municipalité a prévu d’expulser tous les mendiants et les sans domicile fixe de la ville ! Les fondateurs de Steps for Change ne se laissent pas décourager pour autant. Si la poursuite de leurs activités s'avère impossible à compter de 2010, ils prévoient d'organiser une campagne théâtrale itinérante de trois ans à travers l'Inde, afin de sensibiliser les habitants et d'aider au développement des villages au travers de leurs pièces.



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