Depuis une vingtaine d’année, la Chine fascine et inquiète par le rythme extrêmement soutenu de sa croissance économique. Toutefois, le pays n’en connaît pas moins des problèmes de développement. Le plus connu est bien évidemment l’accroissement des inégalités entre les provinces de l’ouest du pays, très pauvres, et les provinces côtières. Un autre, moins médiatisé, concerne les étudiants de l’est du pays, qui une fois diplômés parviennent difficilement à trouver un emploi dans la région.
Face à ce double enjeu, le gouvernement a cherché une solution lui permettant de faire d’une pierre deux coups. Il a pour cela fait appel au CYC (Chinese Youth Community), la principale organisation de jeunes du pays qui travaille en étroite relation avec le Parti Communiste, et encadre les activités de la jeunesse chinoise. Ensemble, ils ont mis en place en 2003 le West Volunteering Project, un programme de volontariat pour étudiants et jeunes diplômés souhaitant consacrer un ou deux ans de leur vie au développement de la Chine intérieure. Nous avons eu la chance d’interviewer Li Yuan et Ren Zhengyu, deux anciens bénévoles : aujourd’hui âgés de 26 ans, ils ont travaillé à l’ouest du pays de 2003 à 2005, et, enthousiasmés par leur expérience, ont mis en place de leur propre initiative une communauté virtuelle visant à développer le volontariat en Chine. Lors de notre entrevue, ils ont pris la peine de nous expliquer le fonctionnement du West Volunteering Project, et de nous faire partager leur vécu, très émouvant.
En fonction du champ de leurs études, les jeunes souhaitant participer au programme peuvent choisir d’œuvrer dans le champ médical, éducatif, juridique, culturel ou agricole (en tant que consultants pour agriculteurs). Malgré leur manque d’expérience professionnelle, ces diplômés sont en effet tout à fait aptes à subvenir aux besoins et à combler les lacunes que présentent les petits villages des provinces occidentales dans ces domaines. Le processus de sélection des volontaires n’en est pas moins drastique : depuis 2003, le nombre de candidatures est passé de 40 000 à 60 000, alors que seuls 6000 jeunes sont sélectionnés chaque année, sans pouvoir choisir leur destination. Parmi ceux-ci, nombreux sont ceux originaires des provinces occidentales où ils iront travailler : leur connaissance préalable du dialecte et du mode de vie locaux, et leur souhait d’aider leur région d’origine, dont ils connaissent les difficultés, font d’eux des candidats idéaux. Les motivations des autres jeunes, toutefois, ne sont certainement pas moindres : le programme n’est pas une simple solution de repli pour les diplômés en mal d’emploi. Pour supporter les conditions de vie extrêmement difficiles qu’impliquent ces missions de volontariat, il est nécessaire de vouloir faire don de sa personne, et de mettre à l’épreuve ses ressources tant émotionnelles que physiques.
En effet, une fois qu’ils ont passé les filtres de sélection de leur université, du bureau local du CYC et enfin du comité national du CYC, les candidats sont loin d’être au bout de leurs peines. Pendant toute la durée de leur volontariat, ils recevront une indemnité d’environ 600 RMB par mois (ce chiffre varie en fonction des provinces), somme qui leur permet tout juste de subvenir à leurs besoins vitaux. Ren Zhengyu nous a également expliqué qu’au début de la mission, la phase d’adaptation au nouvel environnement peut être longue et rude : originaire de Mongolie Intérieure et diplômé en ingénierie informatique, il a lui-même été affecté à un bureau de la province du Sichuan, au Sud, afin d’aider à informatiser les systèmes de comptabilité locaux. Il a ainsi passé les trois premiers mois de son volontariat à apprendre le dialecte local, à s’accoutumer au climat, et à se familiariser avec la comptabilité, discipline qui lui était inconnue jusque là. Malgré ces épreuves, il n’est pas rare que les volontaires s’installent définitivement dans la région de leur mission à la fin de leur volontariat : l’expérience est si marquante que 10 à 30% des candidats décident de ne pas retourner à l’est !
La mission de Ren Zhengyu, dont le rêve était de partir à l’ouest pour aider de jeunes enfants, s’est révélée très enrichissante mais éloignée de ses attentes initiales. Le récit de Li Yuan, en revanche, ressemble au scénario d’un film... Pendant ses années d’études artistiques, Li Yuan s’est souvent rendu en Chine intérieure pour y peindre des paysages. Au cours de ses voyages, il a rencontré plusieurs enfants, dont la pauvreté l’a profondément ému. Il a ainsi commencé par effectuer de courtes missions de volontariat pendant ses vacances, et, lorsque l’occasion de participer au West Volunteering Project s’est présentée, il n’a pas hésité une seconde. De 2003 à 2005, il a ainsi travaillé dans la province de Xinjiang en tant que professeur d’art pour des enfants âgés de 10 à 15 ans, allant jusqu’à enseigner toutes les matières aux plus jeunes d’entre eux. Cependant, l’enseignement n’était pas son unique fonction : certains des élèves, qui habitaient à plus d’un jour de marche de l’école, étaient contraints de dormir sur place, et Li Yuan était pour eux un véritable père. Afin de travailler dans de bonnes conditions, il est même allé jusqu’à acheter de la papeterie pour les enfants, et ce avec ses maigres indemnités ! Tous ces efforts et sacrifices ont été hautement récompensés : ses élèves l’adoraient, et allaient jusqu’à lui tenir les mains en hiver alors qu’il n’avait pas de quoi s’acheter des gants. Aucun poste fixe d’enseignant n’étant disponible à la fin de la mission, Li Yuan a dû rentrer à Beijing, où il a reçu quelque 200 lettres couvertes d’écritures enfantines et de dessins de cœurs, témoignant de l’attachement des enfants qu’il a aidés. Encore aujourd’hui, il continue de suivre et d’aider financièrement certains d’entre eux, pour lesquels il nourrit de grands espoirs.
Le récit de l’engagement de Li Yuan ne serait pas complet sans évoquer le site internet www.wew.cn (‘We go West’), qu’il a développé au moyen de son seul travail et de son propre argent... Créé il y a quatre ans, au début de sa mission, ce site est antérieur au portail officiel du West Volunteering Project. Et pendant toutes ces années, Li Yuan a tenu à ce que www.wew.cn reste indépendant, afin que les candidats potentiels au projet puissent y trouver des témoignages personnels d’anciens volontaires, qu’ils soient positifs ou négatifs : selon lui, pour développer le volontariat en Chine, il est nécessaire de fournir des informations complètes et de relater le vécu de chacun. Dès le départ, la vocation du site était de mettre en contact les jeunes ayant participé ou souhaitant participer au West Volunteering Project : c’est pourquoi la plateforme compte aujourd’hui 30 groupes de messagerie instantanée, grâce auxquels tout étudiant peut obtenir instantanément informations, conseils et réponses concernant le projet. En effet, le site compte 90 000 inscrits de par le monde, dont 50 000 volontaires : à tout moment, il y a donc au moins une personne en ligne susceptible de répondre aux questions posées. Un seul problème se pose dorénavant : de plus en plus de volontaires souhaitent poster leurs textes et leur photos sur la plateforme, et le trafic est de plus en plus important, avec 4 millions de clicks au total. Li Yuan aurait donc besoin d’une équipe et de sponsors pour enfin s’offrir un serveur plus performant... C’est ce qu’on appelle être victime de son succès !