The Youth Parliament a d'abord été un rêve, celui d'Ishita Chaudhary. En 2002, âgée de 18 ans, elle assiste avec horreur aux violentes émeutes de Godhra, opposant hindous et musulmans, ainsi qu'à l'immobilisme et à l'intolérance cultivés par les 'adultes' : à peine sortie de l'adolescence, elle prend conscience du manque de débat et de réflexion qui ronge la société indienne de l'intérieur. Quelques mois plus tard, elle est invitée à prendre la parole au nom de sa génération au sommet social annuel de la Confédération Industrielle Indienne. Consciente de la responsabilité qui lui incombe, elle y énonce un véritable 'j'accuse', déplorant le manque de libertés et d'opportunités dont souffrent les jeunes, le peu de place accordée à leur réflexion au sein même du système éducatif, le caractère inéluctable de leurs choix de vie du fait du manque d'information...
Se sentant investie d'une réelle mission, Ishita multiplie dès lors ses rencontres et ses interventions auprès d'activistes, jusqu'au jour où un concept d'organisation gérée par et pour les jeunes se dessine dans son esprit. Elle se met à imaginer une plateforme qui permettrait aux jeunes de s’exprimer librement sur des sujets considérés comme tabous en Inde, qui les aiderait à réaliser leur rêves en leur fournissant contacts et support matériel, et surtout, qui les aiderait à développer leur potentiel et leur indépendance pour qu’ils puissent enfin être maîtres de leur vie. Soutenue par de nombreuses personnalités, et notamment par une responsable du Indian Inhabitat Center, Ishita se lance tête baissée dans la construction de cette organisation, qu’elle décide de nommer The Youth Parliament (Le Parlement des Jeunes). Avec l’aide de ses amis, qu’elle parvient à enrôler grâce à un enthousiasme contagieux, elle commence par organiser en 2002 des forums de discussion mensuels pour lycéens et étudiants : MST, sexe, pression des pairs, drogue... tous les problèmes des jeunes générations y sont affrontés, sans préjugés. Ces forums, qui se tiennent au Indian Inhabitat Center, reflètent dès le départ l’approche holistique que souhaite cultiver Ishita. Leur préparation repose avant tout sur une recherche approfondie, réalisée avec l’aide d’experts dans le domaine traité. Une fois informés, les animateurs des débats peuvent ainsi transmettre leur savoir aux jeunes du public, avant de leur offrir la parole et de les laisser développer leur propre pensée. Enfin, le succès des ces groupes de discussion conduit Ishita à fonder une véritable organisation en 2003 : les nouveaux membres affluent, désireux de développer leurs propres projets, d’acquérir de l’expérience dans le domaine social, ou de trouver leur voie grâce à cet espace de liberté qu’est le Youth Parliament.
Grâce à l’incroyable motivation de ses représentants, ce ‘parlement’ a gagné en importance au fil des années. Le nombre de ses membres actifs, âgés de 13 à 28 ans, est passé de 60 à plus de 400, et les jeunes bénévoles peuvent désormais compter sur quelques soutiens financiers, qui leur permettent de ne plus payer toutes les dépenses de leur poche ! Leurs actions, également, ce sont démultipliées, tant est si bien qu’Ishita a souhaité organiser une longue « séance introspective » avec les principaux responsables du Youth Parliament, afin de canaliser les efforts de l’organisation. Et c’est justement pendant cette retraite de trois jours que nous sommes allés les rejoindre, dans une pension pour artistes de la banlieue de Delhi. Nous y avons fait la connaissance d’Ishita, mais aussi de Manka, Gayedi, Vadyun, Chayan, Saudamini, Sneha... Chacun des seize jeunes que nous avons rencontrés est responsable d’une branche d’activités différente au sein de l’organisation, mais tous ont fait preuve d’un enthousiasme et d’un engagement similaires en nous exposant leurs projets.
Manka, responsable du programme Blending Spectrum (‘Spectre d’Intégration’), travaille avec les enfants des rues. Aidée d’étudiants bénévoles, elle leur dispense des cours et procède à des contrôles médicaux gratuits, tentant de faciliter leur scolarisation. Gayedi, en revanche, organise des interventions au sein des écoles mêmes : plusieurs activistes du Youth Parliament y tiennent des séances interactives de discussion, afin d’aider les élèves à exprimer leurs troubles oralement ou ‘artistiquement’ (par le biais de la musique notamment). La pression des pairs et le bizutage étant particulièrement développés en Inde, ces interventions constituent parfois une vrai bouée de sauvetage pour les écoliers. Dans un autre registre, Chayan (un des rares garçons parmi les représentants) gère le programme Silhouette, tourné vers la culture. Conscients du parcours difficile que doivent affronter les jeunes artistes innovants en Inde, les membres du Youth Parliament ont souhaité promouvoir les nouvelles tendances musicales et les formes artistiques délaissées... et ce qu’il s’agisse de rock ou de poterie, de fusion ou de spectacles de marionnettes. Désormais, de jeunes talents bénéficient ainsi de rencontres avec des professionnels, de soutiens financiers et de lieux de représentation accessibles gratuitement. De la même façon, le programme Butterfly Project (‘Projet Papillon’) permet à des écrivains en herbe de publier leurs textes sur le magazine The Bridge (‘Le Pont’, publié par l’ONG), et à des cinéastes émergents de projeter gratuitement leurs courts-métrages lors d’un festival ouvert à tous. On pourrait également citer les activités du groupe mené par Vadyun, qui s’occupe de tisser des relations dans les milieux politiques et professionnels, mais aussi de l’équipe de Saudamini, qui se charge de la vulgarisation des lois indiennes auprès des jeunes. Sans oublier Sneha, la dernière arrivée, qui souhaite mettre en place un projet d’insertion pour les transsexuels. Lourde tâche dans un pays où les rapports entre hommes et femmes sont strictement codifiés par la loi !
S’il est aujourd’hui difficile de résumer les activités du Youth Parliament en quelques mots, elles n’en apparaissent pas moins essentielles, voire irremplaçables : en moins de cinq ans, l’ONG a déjà travaillé avec plus de 30 institutions, qu’il s’agisse d’écoles ou de salles de concerts, et touché des milliers de jeunes. A l’avenir, le ‘parlement’ souhaite renforcer l’impact de ses programmes en se concentrant davantage sur les couches les plus défavorisées de la population, et, bien sûr, en trouvant de nouveaux sponsors. Quant à Ishita, elle envisage de travailler à plein temps comme présidente du Youth Parliament dès la fin de ses études, en continuant de se faire aider par de jeunes bénévoles. Mais quelles que soient les évolutions futures de l’organisation, elle restera sans l’ombre d’un doute fidèle à sa philosophie originelle : pour mieux agir, il faut d’abord prendre le temps de réfléchir.